Eau d’heurs

Ivan illich, h2o

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IVAN ILLICH, l’école comme rituel

Bref, c’est donc ma formation de théologien et d’eclclésiologue qui m’amena à supposer que la diffusion mondiale de l’institution « école » devait avoir un rapport avec l’Eglise. Je crus d’abord n’avoir soulevé là qu’unetrès vague analogie, mais à mesure que j’ai cherché àcomprendre, au fil des années, l’origine de la notion d’homo educandus -l’idée que l’homme a besoin d’une révélation magistrale pour connaître tel ou tel aspect de la réalité, et que cette révélation gagne à être administrée à travers un rituel strictement organisé -,

 

j’ai fini par me dire que le rapport pouvait bien être plus étroit et plus profond que cela… Pourquoi aller croire que tout,humain à sa naissance porte en lui le besoin d’être initié institutionnellement à la réalité concrète où il devra remplir ses devoirs de citoyen? On affirme souvent, depuis le milieu du siècle dernier, que le mot « éducation » vient du latin educare, « mener dehors » ; mais si je remonte aux dictionnaires du latin classique, je trouve une phrase de Cicéron où il parle de l’allaitement (Nutrix educat, « la nourrice éduque »), alors que pour l’enseignement il emploie lesverbes docere ou instruere.

 

Recherchant donc, dans mon énorme dictionnaire latin, le premier emploi de ce verbe educare avec un sujet masculin plutôt qu’à propos d’une femme aux seins généreux, j’ai réalisé que Tertullien, évêque chrétien en Afrique du Nord deux siècles après l’époque du Christ, fut le tout premier à dire qu’un homme aussi peut « éduquer » – en l’occurrence l’évêque, qui a des « seins » auxquels les fidèles viennent « téter » le « lait » du Christ: la foi… Je n’avais jamais beaucoup médité sur l’enseignement avant que le destin m’amène à Porto Rico – mais plus j’observais ce qui se passait sous mes yeux, plus j’étai révulsé: chacun semblait tellement persuadé d’agir dans l’intérêt de ces jeunes et crédules Portoricains! l’ai bien dû me demander comment interpréter la croyance qu’un tel rituel s’impose pour former des adultes non seulement compétents, mais capables aussi de « citoyenneté » – les bases éthiques et morales nécessaires pour former une société -,

 

jusqu’à soupçonner enfin qu c’était là la sécularisation d’un rituel catholique. LEglise a rendu obligatoire d’assister à certains rituels, fixant les jours où cette présence était exigée et faisant de la violation de cette règleun péché: pour le clergé, c’était le breviarium, l’abrégé des prières monastiques, rendu obligatoire par le concile de Trente (1545-1563) ; pour le simple chrétien , ce fut l’obligation, sous peine d’aller e enfer, d’assister à la messe chaque dimanche et de se confesser une fois l’an.

 

Or l’élaboration de ce cadre légal et la définition juridique du manquement aux cérémonies comme péché précèdent immédiatement l’époque charnière où l’Etat

– cette institution nouvelle modelée, comme je l’ai déjà dit, d’après l’Eglise – commence à mettre en place ses propres rituels. Le plus aisé à retracer est l’instruction : ça part de l’idée que l’homme, à sa naissance, a besoin qu’on lui révèle ce monde où il arrive, révélation qui ne peut être transmise que par des catéchistes reconnus, nommés enseignants –

et ça finit par prendre la forme invraisemblable de quatre cycles de quatre années: l’école élémentaire, puis le cycle moyen, le supérieur et l’université enfin. Et que demande l’université moderne? Une présence, le simple fait d’être là physiquement, exactement comme pour la messe,

 

nous accoutumant ainsi à une intensité de comportement rituel dont je ne trouve aucun précédent ou équivalent en d’autres cultures.

IVAN ILLICH, la corruption du meilleur engendre le pire / « l’école ».