sur Cioran et le desespéré

« Ce rapport à soi s’apparente à un stoïcisme au sens large. Il peut prendre diverses formes, suivant le degré d’activité du moi ou encore sa force de volonté pour devenir réellement cet infini qu’il désire être. Passif, concentré sur la conscience de sa souffrance infinie, il cherchera à la sublimer dans un renoncement extatique qui, par dissolution du moi, pourrait, grâce à l’oubli, combler le vœu de paix du désespéré. Actif au contraire, il cherchera à se rendre maître de ce moi en lui imposant des tâches surhumaines, à la mesure de sa volonté de puissance sur soi. Pour Kierkegaard, ces objectifs démesurés ne sont « jamais que des châteaux en Espagne », constructions artificielles, « moulins à vent »154 dont la seule justification est de permettre une apparente domination de soi. Dans les deux cas, dit-il, le désespéré trouve dans l’exaltation des souffrances infinies du moi plaisir et jouissance. C’est pourquoi il ne songe pas en réalité à se défaire de lui. À travers tous les processus de sublimation ou de défi, ce moi demeure « l’écharde dans la chair »,155 refusant toute aide, comme humiliante, tant d’autrui que de Dieu. Ce désespoir orgueilleux ne tarde pas à devenir démoniaque : le désespéré, croyant trouver dans sa souffrance la preuve de son exceptionnelle supériorité, se dresse contre l’ensemble de la Création et Celui qui l’a ordonnée, pour être totalement son moi malgré Lui, sans Lui. Comme chez les poètes maudits, le défi éternel contre toute la vie est à ses yeux la preuve que c’est la vie même qui est maudite, et qu’au cœur de cet enfer du mal, lui seul, tel un ange déchu, règne. Car lui seul sait que tout, hormis le mal, est mensonge. »

N. PARFAIT

CIORAN OU LE DÉFI DE L’ÊTRE

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Chacun porte son destin sans que personne d’autre ne puisse en assumer la responsabilité ; de même, on est seul dans la douleur, sans que personne d’autre ne puisse l’endosser à notre place. Celui qui s’est pris pour le rédempteur des hommes faisait plus que s’illusionner quand il croyait pouvoir racheter leurs péchés ou se charger de leurs souffrances. Sommes-nous plus heureux aujourd’hui parce qu’il s’est sacrifié pour nous ? Le salut ? Mais le salut est une illusion, une impossibilité. La conception chrétienne de la douleur est pleine d’illusions, car souffrir pour les souffrances du monde est aussi inefficace que se réjouir pour les joies du monde. Le christianisme n’a pas compris ceci : on ne peut pas souffrir à la place d’un autre et il est inutile d’essayer de tirer l’homme de la solitude de la douleur.

(Moon+ Reader v3.0, Solitude et destin) CIORAN
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C’est vrai quoi …
Pour contrer CIORAN il faudrait lui opposer Levinas mais j’en ai pas sous la main, le face à face à l’autre, le visage, la souffrance et l’ autre, etc…
Pour que le salut il aurait fallu que l’humanité partage et soi au plus près de l’autre, mais un fossé sans fond partage les humains entre chaque humains quand bien même, la compassion serait notre religion à tous …

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La souffrance est l’école de la tolérance. Apprendre à souffrir, c’est apprendre à pardonner. Pourquoi pardonne-t-on ? Parce que, dans la douleur, on se détache progressivement des choses. Dans le désespoir, détaché de tout, on pardonne tout. L’homme normal et médiocre, attaché au monde qui l’entoure, pris par des occupations mesquines, incapable de comprendre les états maladifs, ne peut rien pardonner, parce que son attachement aux choses le mène à l’isolement et à l’intolérance. L’homme normal a un style de vie figé et limité, qui se réduit au fond à son intérêt pour l’objet, à son intégration dans l’objectivité. Il attend tout du temps ; d’où le rôle de la surprise dans sa vie. Incapable de s’élever au-dessus de la série temporelle, il est un prisonnier du cours démoniaque du temps.

(Moon+ Reader v3.0, Solitude et destin) CIORAN

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L’homme est absolument seul dans la souffrance. Mais ce n’est pas une solitude semblable à celle que crée la musique, lorsqu’on flotte au-dessus du monde, bercé par la fascination, lorsque, en raison d’une plénitude intérieure excessive, on n’arrive plus à refréner un contenu débordant et qu’on se lance dans l’épanchement d’une folie voluptueuse ; c’est une solitude dans laquelle l’existence est pesante et le temps et l’espace sont des forces ennemies du moi, sans qu’on ait le sentiment de l’irréalité de la vie. Le sentiment de la positivité de l’être qu’on éprouve dans la douleur n’est pas celui que suscite l’exaltation érotique, fruit de l’intégration dans l’existence, c’est celui qui résulte de la conscience d’une réalité objectivement présente. Aussi n’a-t-on pas dans la douleur la sensation de solitude absolue indissociable du désespoir.

Si les grandes douleurs sont muettes, pourquoi rendent-elles l’homme lyrique ? Un paradoxe ! Justement parce qu’elles sont muettes, donc inexprimables. Mais le lyrisme ne doit-il pas ses expressions les plus pures aux sentiments que nous inspirent l’amour et la musique et dont l’intimité complexe ne peut pas être rendue avec une froide objectivité ? L’expression lyrique apparaît là où un contenu ne peut plus revêtir aucune forme parce qu’il a une trop grande énergie interne. Le paradoxe, c’est de parler de la douleur sans être lyrique. Alors, on est un philosophe – et voilà un autre paradoxe de l’existence.

(Moon+ Reader v3.0, Solitude et destin) CIORAN