CIORAN, De l’inconvénient d’être né

Trois heures du matin. Je perçois cette seconde, et puis cette autre, je fais le bilan de chaque minute.
Pourquoi tout cela ? — Parce que je suis né.
C’est d’un type spécial de veilles que dérive la mise en cause de la naissance.

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« Depuis que je suis au monde » — ce depuis me paraît chargé d’une signification si effrayante qu’elle en devient insoutenable.

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Il existe une connaissance qui enlève poids et portée à ce qu’on fait : pour elle ; tout est privé de fondement, sauf elle-même. Pure au point d’abhorrer jusqu’à l’idée d’objet, elle traduit ce savoir extrême selon lequel commettre ou ne pas commettre un acte c’est tout un et qui s’accompagne d’une satisfaction extrême elle aussi : celle de pouvoir répéter, en chaque rencontre, qu’aucun geste qu’on exécute ne vaut qu’on y adhère, que rien n’est rehaussé par quelque trace de substance, que la « réalité » est du ressort de l’insensé. Une telle connaissance mériterait d’être appelée posthume : elle s’opère comme si le connaissant était vivant et non vivant, être et souvenir d’être. « C’est déjà du passé », dit-il de tout ce qu’il accomplit, dans l’instant même de l’acte, qui de la sorte est à jamais destitué de présent.

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Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l’oublier. La peur de la mort n’est que la projection dans l’avenir d’une peur qui remonte à notre premier instant.

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par univerzoro Posté dans humeur