CIORAN le mépris

LE MÉPRIS

Lorsque les bagatelles et les fléaux te causent une même intensité de souffrance, et que tout t’alarme – le passage d’une mouche ou la démence de la planète – tu es perdu si tu n’en appelles pas à la seule arme dont dispose l’homme blessé par les instants et les êtres : le mépris. Mettez les créatures sur le même niveau : cette femme, lèpre grimée comme les autres ; cet ami, une caricature qui s’est annexé[e] une âme ; ces passants, des ennemis inconnus. Dans chaque cœur circule un sang de fripouille, dans tous les yeux brille le crime, et toutes les mains sont crispées de ne pouvoir étrangler. Élève-toi au-dessus de l’espérance, regarde la vie comme un souvenir et les dimensions du temps comme autant de calamités. En toi s’agite la même férocité que dans les autres ; qu’elle te serve au moins pour atteindre à cette hauteur où se hisserait un meurtrier qui, considérant tous les crimes qu’il n’a pas commis, dédaignerait trop les hommes pour les achever… Qu’aucun attachement ne te lie plus aux vivants, que nulle passion ne te fasse encore l’esclave supplicié d’une quelconque mortelle ! qu’à jamais tu ne t’apparies plus à aucune ! Et lorsque tu auras épuisé toute la gamme du désespoir et de la rage, lorsque, pour t’attendrir ou pour te révolter, tu n’auras plus ni sentiments ni forces – purifié des tares de l’existence, tu trouveras toujours un ciel où faire résonner ton exclamation : « Combien, Seigneur ! j’ai haï ce monde ! »

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par univerzoro Posté dans humeur