CIORAN

LA DERNIÈRE NOURRITURE

Assoupis au bord de l’abîme, lorsque nous nous réveillons, nous ne voyons que le sol ferme ; nos regards se tournent du côté rassurant, le gouffre n’entrant ni dans la forme de notre esprit ni dans l’habitude de nos yeux. Quoique prédestinés à l’anéantissement, nous ne percevons que l’être : ce défaut de vision explique seul la vie, son immensité et son rien. Mais il suffit d’un ébranlement inattendu pour que la vue, devenant ample et complète, se rectifie et embrasse l’autre côté : les maladies incurables, les chagrins d’amour, les troubles nerveux, les lassitudes sans motif, la misère imprévue sont là pour nous secouer et nous dévoiler l’illusion de notre solidité. Nous sommes dans la condition des spectateurs assis dans leurs fauteuils et qu’un incendie arrache vite à leurs délices ; avant de mourir, nous connaissons tous une épreuve analogue ; nous étions assis, nous ne le serons plus. Debout, face à l’abîme, c’est notre tour d’expier l’arrogance de nos pas et la confiance en nos gestes. Nous payons, parmi nos déceptions et nos terreurs, toutes les illusions qui nous ont détournés de la mort. Tu as ressenti dans l’amour une sensation d’éternité ? L’amour finira et tu connaîtras dans l’amertume et le remords sa tromperie et ta fausse ivresse ; étais-tu sûr de tes organes, de ta santé et de tes biens ? L’épouvante de maux subits, la décrépitude et la mendicité se concerteront pour aggraver ton vertige. Point de caresses, d’opulence, de vigueur dont tu ne rendras compte. Un moment viendra où tu cracheras sur ce que tu as adoré, et tout ce que ton cœur a escamoté à la mort tu le lui rendras au centuple. Vivre c’est voler son propre tombeau ; aussi la vie n’est-elle pas réelle : on ne la supporte que parce qu’on ignore l’infini qui l’exclut. Celui dont les yeux parcourent les profondeurs qui l’entament n’a plus de raison de les craindre ; la vie aura fait tout pour les lui faire aimer. Il en fait partie, il se les assimile ; car l’existence n’ayant pour lui plus de substance et son esprit n’y pouvant plus s’exercer, il ne lui reste qu’à se repaître de vacuité, à ruminer l’abîme

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par univerzoro Posté dans humeur

CIORAN le mépris

LE MÉPRIS

Lorsque les bagatelles et les fléaux te causent une même intensité de souffrance, et que tout t’alarme – le passage d’une mouche ou la démence de la planète – tu es perdu si tu n’en appelles pas à la seule arme dont dispose l’homme blessé par les instants et les êtres : le mépris. Mettez les créatures sur le même niveau : cette femme, lèpre grimée comme les autres ; cet ami, une caricature qui s’est annexé[e] une âme ; ces passants, des ennemis inconnus. Dans chaque cœur circule un sang de fripouille, dans tous les yeux brille le crime, et toutes les mains sont crispées de ne pouvoir étrangler. Élève-toi au-dessus de l’espérance, regarde la vie comme un souvenir et les dimensions du temps comme autant de calamités. En toi s’agite la même férocité que dans les autres ; qu’elle te serve au moins pour atteindre à cette hauteur où se hisserait un meurtrier qui, considérant tous les crimes qu’il n’a pas commis, dédaignerait trop les hommes pour les achever… Qu’aucun attachement ne te lie plus aux vivants, que nulle passion ne te fasse encore l’esclave supplicié d’une quelconque mortelle ! qu’à jamais tu ne t’apparies plus à aucune ! Et lorsque tu auras épuisé toute la gamme du désespoir et de la rage, lorsque, pour t’attendrir ou pour te révolter, tu n’auras plus ni sentiments ni forces – purifié des tares de l’existence, tu trouveras toujours un ciel où faire résonner ton exclamation : « Combien, Seigneur ! j’ai haï ce monde ! »

par univerzoro Posté dans humeur