CIORAN, exercice négatif

LA MORT VIVIFIANTE

Sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis longtemps. Je ne vis que parce que je puis mourir quand je veux. Et je m’étonne que ceux à qui cette idée est étrangère ne soient pas tous fous. De quelle puissance disposent-ils pour se supporter, et comment tolèrent-ils tant d’afflictions sans l’obsession du terme qu’ils pourraient leur imposer ? Se donner la mort me semble l’acte le plus naturel, la consolation la plus positive que l’on puisse trouver ; tout le reste n’étant qu’extravagance et divagation… Il faudrait, lorsqu’on prépare l’enfant à affronter les maux et les mécomptes de la vie, lui faire sentir, avant même de le bourrer de préceptes et d’illusions, qu’il est projeté dans un univers diabolique, qu’il y sera broyé si lui-même ne le broie pas par l’idée du néant. Tant de désordres psychiques proviennent de ce que l’individu n’entrevoit aucune issue à l’existence, et tant de gens se tuent parce qu’ils n’avaient pas longuement envisagé qu’ils pourraient se tuer ! Peut-on réellement vivre sans manier l’idée de mourir ? Si depuis toujours j’avais conçu le suicide, je n’aurais jamais connu le désespoir. L’éducation devrait nous le faire concevoir avant que nous ayons rencontré le malheur, lequel nous surprend sans que nous puissions le combattre ni le mépriser. Puisque donc l’idée de la mort permet tout, même de vivre, soyons des cadavres dignes : est-il, lorsqu’on s’autorise du seul suicide, existence plus honorable ?

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par univerzoro Posté dans humeur