CIORAN: Exercices négatifs

ÉTATS DE DÉPENDANCE156

Il y a tel état de santé : vous enregistrez la moindre variation de température : fait-il humide ? chaud ? vos nerfs sont comme du linge tordu : vous êtes flasque, déliquescent, moisi ? vous êtes figé, une douleur sourde s’installe dans votre corps. À tous les degrés, vous ressentez cette pesanteur sur le cerveau qui accompagne et l’inaction et l’effort. Les nuages comme l’azur, le brouillard comme la limpidité déterminent de même les nuances du ciel et de vos humeurs. Le sirocco ainsi que la bise vous suggèrent des idées de crime, comme si le vent portait des poignards : si vous ne tuez, pas c’est lui qui vous tue ; il vous traverse pareil à mille lames… Vous ne serez jamais libre : la nature n’aura aiguisé vos sens que pour vous rendre son esclave ; et vous subirez ses changements et caprices, ses saisons, – ses maladies, – comme si vous aviez pris sur vous les fautes, les péchés de son inconscience : vous l’expiez. C’est la terreur du climat… Il n’y en a pas de pire, si ce n’est celle de la misère… Même dépendance : mais ici les hommes remplacent les saisons… Vous êtes en fonction de chacun d’eux : toujours la requête à la main, toujours à épier leurs mouvements et la gamme de leur dureté. Vivre dans la misère sans vocation de mendiant, est-il destin plus sinistre ? Si, au moins, on pouvait demander l’aumône à une autre espèce ! Mais s’humilier devant la figure de ces singes, sourire à ces ouistitis vêtus, chanceux, infatués ! être à la merci de ces caricatures indignes du mépris ! C’est la honte de solliciter quoi que ce soit qui excite l’envie d’anéantir cette planète, avec toutes ses hiérarchies et toutes les dégradations qu’elles provoquent. La société n’est pas un mal, elle est un désastre. On s’y souille à chaque moment : et c’est un miracle qu’en en respirant l’air on puisse vivre encore. Lorsqu’on la contemple, entre la rage et l’indifférence, il devient inexplicable que personne n’ait pu en démolir l’édifice, qu’il n’y ait pas eu jusqu’à présent [plus] d’esprits de bien, désespérés et décents, pour la raser et en effacer la trace

(CIORAN, Exercices négatifs)

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par univerzoro Posté dans humeur