Partager: Exercices négatifs

LA PENSÉE MACABRE

Ces pauses subites dans l’indifférence, ces fulgurations dans la monotonie habituelle : des cadavres surgissent et disparaissent ; on s’y reconnaît ; on s’y distingue soi-même. En un clin d’œil, l’espace est farci de vers, et le temps déroule sa pourriture148. Cette vision dure peu ; mais elle se déguise et glisse – pour s’y perpétuer – dans les concepts ; elle altère la pensée, en corrompt la nature, la direction et la couleur : c’est un processus analogue qui à la fin du Moyen Âge donna naissance à la série de Danses macabres et à ce pullulement de livres que l’on intitulait : « L’art de mourir ». Dans les poèmes de Jacopone da Todi149 ou dans les images de Holbein, c’est la terreur de la physiologie qui détermine cette vision de chair abolie et de squelette gambadant. Et, en effet, rien n’est plus troublant que les vérités de la physiologie : nos plus concrètes et nos plus profondes angoisses en procèdent, comme si nos os et la graisse qui s’y agrippe constituaient le fondement unique de nos tourments et qu’il n’y eût point de réalité supérieure à la condition de notre poussière. En vain chercherions-nous d’y opposer tant de réflexions nourries de sérénité : nos organes, nos tripes, nos glandes, enveloppés dans un fiel diffus, concourent à la ruine de ces réflexions et se concertent à leur imposer un autre corps et un modèle de « savoir » tout différent. Et c’est ainsi que nous tombons en dépendance de notre corps, et que notre esprit, pour l’avoir trop souvent imaginé en décomposition, se décompose avec lui.

(cioran, Exercices négatifs)

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