Partager: Exercices négatifs

Tout philosophe qui aborde les choses avec une arrière-pensée d’espoir – par là même – se disqualifie pour toujours. Il faut envisager l’univers et les hommes comme si on n’en faisait guère partie. Le penseur doit être monstre ou comédien : il est comédien s’il respecte quoi que ce soit ; monstre, s’il brise ses attaches aux objets et aux créatures, la pensée véritable devenant alors nécessairement le produit d’un non-être. – Par quel prodige de ruse et fausseté la bande d’optimistes a-t-elle envahi l’espace de la philosophie ? C’est qu’il est plus facile de considérer les problèmes en citoyen qu’en solitaire. Servir, servir ! tel est devenu le refrain secret du philosophe qui ne se lasse de prolonger – sur le plan intellectuel – l’œuvre de ses réflexes. « Il me faut un but, comme il en faut un aux autres ! » se répète-t-il avant même d’avoir entrevu une réponse aux insolubles questions qui le pressent. Et voilà l’univers débordant de sens, s’acheminant vers une fin morale, s’empêtrant presque dans une jubilation que pourtant rien ne présage ni ne justifie. Regardez en face chaque instant et la quantité de stupeur qu’il recèle pour un œil non prévenu. Le philosophe-citoyen vous en détourne : « L’avenir est devant vous, vous attend, n’est-ce pas ? Ayez un peu de patience, comptez sur la spiritualisation imminente de la matière, sur le triomphe certain du Bien ; le Mal est-il autre chose qu’un accident ? » Ainsi la superstition et l’espoir ont infesté non seulement la conduite des hommes, mais leur logique même : c’est que peut-être les cœurs ne palpitent et les idées n’agissent qu’entretenus par la farce du bonheur.

(CIORAN ,  Exercices négatifs)

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par univerzoro Posté dans humeur