propos sur la religion, alain, 1922

give_and_take_by_alltelleringet-d5effkg

propos sur la religion, Alain, 1922, idolatrie

Quelquefois l’on s’arrête pour observer un convoi de fourmis qui traverse une allée, cherchant le soleil, et portant aux mâchoires des momies blanches qui sont leurs larves. Ou bien, soulevant une pierre, on découvre les galeries et les chambres, et la panique du peuple doré. Stendhal lui-même, sur ce spectacle, raisonne théologiquement. « Il y a apparence, dira quelqu’un, que les fourmis nous perçoivent comme nous percevons le cyclone ou le tremblement de terre. Si les fourmis pensaient, il y aurait sans doute deux partis, dont l’un voudrait concevoir l’extraordinaire d’après l’ordinaire5 au lieu que l’autre soupçonnerait la présence et l’action d’une force intelligente, immensément supérieure aux fourmis. Il y aurait quelque Voltaire pour se moquer des théologiens, qui seraient pourtant plus près du vrai que les autres. »
« Mais non, dirait un autre, tout à fait loin du vrai, au contraire. Car, raisonnant toujours d’après leur [138] commune expérience, les fourmis théologiennes supposeraient quelque projet dans les talons de chaussure, ce qui approcherait du vrai à peine une fois sur mille. Elles n’arriveraient jamais à concevoir l’organisation, les projets, l’industrie, les travaux des hommes, au regard desquels elles ne comptent pas plus que la poussière des chemins. Qu’est-ce qu’une fourmilière pour le facteur, pour le laboureur, pour le maçon, pour le soldat ? »
« Il se peut, dirait un autre, que notre humaine existence dépende des actions d’un être bien plus puissant que nous et doué comme nous d’intelligence ; mais il se peut aussi que l’intelligence d’un tel être n’ait point d’égards pour nous et même nous ignore tout à fait. Si la voie lactée n’est, au regard des travaux d’un immense biologiste, qu’une partie de liquide, invisible même à son microscope, et si un milliard de nos années ne compte pas plus pour lui qu’une minute pour nous, peut-être ce dieu puissant presse-t-il maintenant notre voie lactée entre les deux verres de son instrument ; peut-être le commencement de la pression a fait tourner ces mondes ; notre civilisation a trouvé sa place sous son pouce ; mais une pression un peu plus forte finira tout. Cet être a une puissance démesurée contre nous, mais il ne peut rien pour nous ; et, quoique l’on puisse le supposer très savant, très ingénieux, et très bon, cela ne nous avance point, et tout se passera pour nous comme s’il était une aveugle et délirante brute. Car le plus doux des fakirs écrase encore des centaines de pucerons, et des milliers [139] de pucerons de pucerons quand il se met en prière. Et cet homme pacifique mène ici une guerre sans pitié parce qu’il est trop fort au regard de ces bestioles. » « Puissance, dirait un autre, n’est point bonté ; mais au contraire il semble que toute puissance soit guerre, et sans mauvaise volonté, comme ces enfants que l’on dit brutaux et qui ont seulement du poids et de bons muscles. Nos théologiens ont tracé finalement un assez beau portrait de dieu, d’après les saints et les justes ; mais peut-être ont-ils tout gâté en y mêlant la puissance, ne pouvant se délivrer de cette idée que la perfection est grande et lourde. Il est pourtant connu que les modèles de perfection n’ont pas désiré premièrement la puissance. Et c’est même une perfection que de refuser la puissance. Il importe que notre Dieu soit digne de l’homme. Peut-être est-il tout puissant ; mais il appartient à des religions dépassées de l’en louer trop. Au reste la théologie de Descartes a bien compris que le Dieu de la preuve ontologique n’est pas le dieu le plus grand, ni le plus lourd, ni le plus fort. Et voici la suite de cette idée très bien mise en lumière dans les Méditations et les Réponses aux objections. Il n’y a pas plus de perfection dans une grande machine que dans une petite ; et je ne vois rien de divin dans ce double du double ; il n’y a rien à adorer par là. Peut-être dira-t-on à nos enfants que la divine perfection est ce qu’il y a de plus faible au monde, et qu’il n’y a rien de plus démuni que Dieu. Nos mythes y sont venus ; car, selon le naïf sentiment, on n’adore [140] rien plus qu’une mère et un tout petit enfant. Au reste le trait le plus éclatant est que le Christ a refusé puissance, sans quoi il n’aurait pas été livré aux bourreaux. Le Christ, sur la montagne de la tentation, aurait pu sauter dans le vide sans se blesser. De tels traits sont répétés, mais non pas assez, pour nous détourner d’adorer la force. En sorte que, quand les fourmis auraient bien compris la force immense de l’homme, cette conception de Dieu serait encore sans religion. Il est facile de manquer de religion, et pourquoi m’étonnerais-je de ce pouce gigantesque ? Il n’en faut pas tant pour tuer un homme, et Pascal l’a dit. Mais le ridicule d’adorer la force n’est pas encore assez senti. Voulant honorer le courage, aussitôt nous honorons la victoire, et nos prêtres remercient le dieu fort qui a permis que nous fussions dix contre un. Pourquoi ne pas adorer aussi une pierre qui tombe, ou un poids qui fait pencher la balance ? Quand ces fourmis adoreraient l’homme, elles seraient toujours fourmis en cela, et idolâtres, exerçant la force et subissant la force, et terminant toujours leur pensée à leur cuirasse ; autant dire sans pensée, comme je les vois. »

Publicités